« N'ayez jamais peur de la vie, n'ayez jamais peur de l'aventure, faites confiance au hasard, à la chance, à la destinée. Partez, allez conquérir d'autres espaces, d'autres espérances. Le reste vous sera donné de surcroît. »
(Henry de Monfreid)

dimanche 20 novembre 2011

Notre première traversée.

À tous les jours j’ai pris mon cahier rouge pour mettre sur papier non seulement ce que nous avons vécu mais ce que j’ai personnellement ressenti au cours de cette étape importante de notre voyage.

Vous remarquerez que je parle beaucoup de la météo, celle-ci occupe une place cruciale car elle dicte le rythme de notre vie en mer. J’espère avoir trouvé les bons mots pour partager nos émotions.

Vendredi 11 novembre

15h10.             Nous sommes partis à 9h30 du quai de Hampton. André et moi avons ressenti beaucoup d’émotions au départ du rallye. Que c’est beau de voir tous ces voiliers déployer leurs voiles, j’ai pris des photos.

Depuis, il a fallu se refaire la main et le pied marin car ça fait deux semaines que nous sommes amarrés à la marina. Nous avons déterminé les quarts de veille et je suis en pause jusqu’à 21h. Il ne fait pas chaud et il faudra bien s’habiller pour affronter la nuit.

André coache actuellement Ian sur l’usage du chart plotter (Ian vient de débuter son quart) et j’espère qu’il prendra le temps de décrocher et de se reposer. De mon côté, ma seule crainte, la nuit. On verra bien… Vais-je jouer à la paresseuse et garder le pilote automatique ? C’est tentant.

Minuit.             Je viens de terminer mon quart de veille et mes appréhensions se sont dissipées. Quel moment magique. Le lever de la lune m’a laissé sans voix. Bien ronde et lumineuse, son éclat m’a accompagné pendant ces quelques heures. Les vagues sont belles, longues et langoureuses. Il y a même quelque chose de sensuel dans leur mouvement. Je crois rêver. Le vent est assez stable et le pilote automatique travaille bien. Mais je suis due pour le repos. Le lit sera confortable.

Au menu ce soir : Penne, sauce crémeuse au saumon & câpres (recette délicieuse mais ne congèle pas bien. À refaire et servir fraîchement apprêté).

Samedi 12 novembre
35o 74’ N 074o 00’ W

13h30.             Il fait un temps magnifique! Après le temps froid de la nuit dernière (manteau, tuque et mitaines de ski) ça fait du bien d’enlever quelques pelures. L’eau est bleue … windex! Nous ne sommes pas encore sortis du Gulf Stream et les vents légers nous obligent à mettre le moteur.

Tout doucement on sent la routine qui va s’installer. À tous les matins je m’occupe d’aller chercher les fichiers GRIB pour l’analyse des vents des prochains 72 heures ainsi que le courriel du rallye avec les prévisions météos. Je dois également entrer les données au journal de bord à 9h et 21h.

Le bateau est plus que confortable et le temps agréable me donne même le goût d’être derrière les fourneaux. Les gars commencent aussi à penser à la pêche. Je leur ai demandé d’attendre un peu car le congélateur est plein des mets préparés à l’avance à Hampton. Je vais faire une petite sieste avant de prendre mon quart à 15h.

Au menu ce soir : Poitrines de poulet aux champignons, sauce au vin blanc sur nouilles aux œufs.

Dimanche 13 novembre
33o 54,5 N 072o 33,03’ W

8h22.               Mon quart de nuit (minuit à 3h) s’est somme toute bien déroulé. Le vent inégal dans sa force était au moins stable dans sa direction. Bref ma seule manœuvre fut de tendre un peu le génois une fois!

Ce matin, une toute autre histoire. Le vent est léger, variable, bref on est au moteur, pas le choix. Il faut se dépêcher d’être le plus au sud le plus vite possible la où les vents sont meilleurs. Il ne faut surtout pas non plus épuiser nos réserves de diesel. Le temps est magnifique, il y a quelques nuages dont certains pourraient apporter des averses mais rien de majeur à l’horizon.

Les gros manteaux sont maintenant bien rangés dans le placard où, je l’espère, ils dormiront jusqu’à l’an prochain. Il est agréable d’enfiler des cirés légers et même de retirer la tuque et les gants. Quel plaisir de savoir que dans quelques jours, nous serons en tenue d’été.

15h35.             Nous avons essayé quelques manœuvres mais rien à faire, on doit se résigner au moteur. Nous avons le vent directement dans le nez. J’apprécie le commentaire d’Ian «You’ve got to have faith ». Nous avons aussi croisé notre ami Simon sur Croque-Bleu et avons navigué assez près pour se parler de vive voix. Trop drôle de se retrouver ainsi au beau milieu de nulle part.

Autre rencontre moins drôle. Des morceaux de plastique et de styromousse flottant sur cette merveilleuse étendue d’eau. Quelle agression pour la nature et pour l’œil.

Au menu ce soir : Crevettes thaï sur riz basmati et légumes grillés à l’ail.

Lundi 14 novembre
32o 13,5’ N 071o 18,9 W

9h45                Moteur, moteur, encore du moteur. Notre orgueil est mis à l’épreuve car nos stratégies pour naviguer à la voile se sont avérées infructueuses. De plus, on a l’impression d’être en queue du peloton. Merde. On se console toutefois en se disant que nous sommes capables de faire le rallye dans un délai honorable. Il y a quand même un party le 21 qu’on ne veut pas manquer.

Mon quart de nuit (minuit – 3h00) a été bizarre. Oscillant entre essayer de naviguer à la voile avec peu de vent (nulle mais nulle) et l’admiration pour un ciel étoilé avec de rares nuages. J’ai aussi vu pour la première fois la luminosité phosphorescente de l’eau causée par le plancton. Magique.

Il fait encore plus chaud et nous avons enfin revêtu nos tenues estivales : shorts et t-shirts,yes!

13h31              Hourrah! Quel événement! Nous avons, dans l’espace d’une heure, attrapé deux mahi-mahis. Nous avons gardé et fileté le premier que nous dégusterons au lunch demain. Dans un élan de sympathie maternelle, j’ai demandé aux gars de rejeter le deuxième car c’était un tout petit.

Autre événement mémorable. Une bande de dauphins est venue jouer autour du bateau. C’est un spectacle que j’ai déjà hâte de revoir. Quel plaisir de les voir sauter et faire la course à la proue du voilier. André et moi avions l’air de deux enfants.

Si ce n’est d’avoir à être au moteur, ce voyage serait parfait. Mon chum est heureux et notre coéquipier est très sympathique. Bref, la vie est belle. J’observe qu’à être au milieu de l’océan, on réalise la force et la puissance de notre planète. Et André d’ajouter « Oui. Et quand on voit des cochonneries flotter, on constate sa fragilité. ».

Au menu ce soir : Lasagne (préparée par notre ami Donato de Oceano 2) et salade césar.

Mardi 15 novembre
29o 33’ N 070o 20’ W

11h15              Nous avons enfin du vent! Le moteur est arrêté depuis 10h30 et toutes les voiles sont sorties. Quel plaisir que de glisser au vent, même s’il n’est que de 12 nœuds. Nous faisons un honorable 7 nœuds en ligne droite vers Tortola. J’ai mis de la musique et on profite du moment présent.

Nous avons appelé les parents et ce fut vraiment chouette d’entendre leurs voix.

Au menu ce soir (on avait mangé un gros lunch) : potage de carottes, fromages et biscottes.

Mercredi 16 novembre
27o 38,7N 069o 36,5 W

8h52                Mon enthousiasme d’hier matin a subit une douche froide quand à l’heure du lunch le vent est tombé. Les gars en ont profité pour mettre du diésel dans le réservoir. Une opération délicate qui implique d’aller chercher les bidons dans la lazarette arrière puis dans les apporter dans le cockpit et verser le précieux liquide sans en renverser une goutte. Opération réussie.

Depuis, le vent a repris (15 nœuds) et nous faisons une moyenne de 7 nœuds dans la bonne direction. La mer est toutefois agitée avec de courtes petites vagues qui nous ralentissent un peu. Nous espérons surtout maintenir un positionnement correct au classement. Au moins plus de moteur.

Le défi maintenant dans nos talents de marins : bien placer les voiles, etc.. et gérer notre équilibre car le bateau gite de 15o à tribord. Cela rend les dodos plus « actifs » car non seulement on roule de côté mais les draps glissent aussi. Ce matin, notre lit a l’air d’un champ de bataille. Good luck essayer de tout replacer.

Voici maintenant 5 jours que nous sommes partis et que nous vivons tous les trois dans cet espace clos et même si Ian est charmant et de bonne compagnie, je vais apprécier retrouver mon intimité. J’ai aussi hâte de faire du lavage et du ménage (qui aurait crû) et de prendre un bon verre de vin. Comme il a été entendu qu’il n’y aurait aucune consommation pendant la traversée, je vous jure que le premier verre sera très bon.

Nous avons dégusté (littéralement) hier midi les filets du mahi-mahi, un vrai festin. Pêcherons-nous encore ? Moi qui n’étais pas une enthousiaste de ce sport, j’ai éprouvé beaucoup de plaisir lorsque la ligne a sauté. Vous auriez dû voir le fier sourire de mon chum.

Un autre petit plaisir est de lire les courriels de Benoît et de Daniel, qui nous guident et encouragent quotidiennement. Ce contact journalier avec « la terre » nous fait chaud au cœur, surtout quand ils nous annoncent notre classement positif dans la course et que les nouvelles météo sont bonnes. Merci Benoît et Daniel !

Au menu ce soir : Jambalaya avec saucisses de poulet aux poivrons.

Jeudi 17 novembre
25o 18,8’ N 068o 37,2’ W

9h45                Ouf! Comment décrire de façon juste la dernière nuit. Agitation, insécurité, manœuvres maladroites, bref j’ai des croûtes à manger. Non seulement la peur ne s’explique pas mais elle est aussi sournoise. Les éléments qui font de moi une aventurière le jour, m’ont transformé en mauviette la pénombre venue.

Tout allait si bien pendant la journée. Nous avions une belle vitesse hier mais le soir tombé j’étais très intimidée et j’ai demandé à André et Ian de réduire la voilure. De plus, le bateau tapait fort à chaque vague et il fallait trouver une solution. Bref toutes ce brouha-ha plus une mer agitée ont rendu le sommeil difficile voir quasi impossible, et ont ralenti notre allure, passant de 7-8 nœuds à 2-3 nœuds. Ce matin nous avons ressorti le génois et filons maintenant à 6.5 nœuds. J’ai également apprivoisé la nuit et ne devrais pas avoir de problème pour mes prochaines veilles.

Il faut absolument aussi que je perfectionne mes aptitudes. Qu’est-ce qui m’arrête? La peur de faire une gaffe? Je me rends compte que je suis intimidée par ce gros voilier et les compétences d’André et d’Ian. Aies confiance Marie, t’es capable!

Aujourd’hui, il fait encore plus chaud et nos vêtements commencent à nous coller à la peau. Pas évident se sentir frais et dispo quand tu prends une douche aux 2-3 jours et qu’entre cela c’es une toilette à la débarbouillette.

On rigole aussi beaucoup avec l’activité quotidienne d’Ian qui tente tant bien que mal d’établir une connexion avec son téléphone satellite Global Star. Parfois ça fonctionne bien et à d’autres moments pas du tout. Il a l’air de vouloir le jeter par-dessus bord.

Je suis contente que nous ayons trouvé une vitesse de croisière stable et agréable. Les gars font la sieste dans le cockpit. On dirait deux lézards qui se reposent sur une pierre chaude, les yeux mi-clos, engourdis et sereins. Pendant ce temps, j’ai réussi à mettre un peu d’ordre à l’intérieur, mais j’insiste sur « un peu ».

Au menu ce soir : Bœuf aux légumes

Vendredi 18 novembre
  
7h18              Voici plus de deux jours que nous avons une allure au près en ligne droite sur l’arrivée. Si l’avantage est que nous y serons en 48 heures, nous subissons les effets des vagues et de la houle. On se fait brasser! Si l’équipier de veille dans le cockpit bénéficie d’un confort relatif, les deux autres à l’intérieur ont le défi de dormir. Dans le cockpit, on entend le vent, les voiles, le mouvement des vagues et du voilier. À l’intérieur, ça brasse, ça tire, ça cogne, ça grince, et ai-je dit que ça brasse?

Malgré tout on est de bonne humeur, on se donne de mini-objectifs, comme atteindre le 250 milles nautiques à 22h et on a fait un pari : donner l’heure exacte à laquelle on passera la ligne d’arrivée. Celui avec le plus grand écart paie la première tournée de bière. Nous sommes tous d’accord que ce sera aux petites heures dimanche matin. Ian prédit 4h30, André 3h et moi 5h.

J’ai fait ce matin mon quart de veille favori, 6h à 9h. J’adore voir le lever du jour sur l’océan. L’eau est vraiment argent. J’ai eu droit pour moi toute seule à ce spectacle époustouflant du lever du soleil derrière un petit nuage. On aurait dit une image biblique. Pendant quelques instants j’ai compris pourquoi tant de peuples ont vénéré le Dieu Soleil.

J’allais oublier de mentionner le petit pépin qui est arrivé hier soir pendant mon quart de veille (évidemment ça devait arriver à moi…) Tout allait bien quand tout d’un coup le pilote automatique s’est arrêté. Allez hop, je prends la barre, réveille André qui a dû défaire le lit pour effectuer la réparation. Tout est rentré dans l’ordre, ouf!

Au menu ce soir : Chili

Samedi 19 novembre
19o 47,8 N 065o 19.2 W

16h17              Il est temps que nous arrivions. Nous sommes fatigués, on se sent ouache car il fait très chaud et on ne peut ventiler le bateau (il y a beaucoup de vagues qui viennent s’écraser sur le pont) et l’air salin garde l’humidité sur tout. Les gars ont aussi travaillé fort depuis hier soir car nous avons traversé une zone de cellules orageuses qui nous a amené de la pluie et de forts vents. Mon chum est mon héros. Ce matin alors que nous faisions justement face à l’un de ces nuages, il est resté calme, a gardé la barre et a bien guidé le bateau. Au moment où j’écris ces lignes, il nous reste 93 miles nautiques à parcourir, c’est à la fois encourageant et décourageant car on se sent si près mais si loin aussi. Le sommeil est toujours difficile et on fait surtout de courtes siestes de 30 minutes. Vivement une bonne nuit de sommeil.

Autre observation. Voilà plusieurs jours que nous n’avons vu aucun autre voilier du rallye. On se sent bien seuls et avons très hâte de retrouver nos compatriotes! À tous les jours nous recevons le courriel avec le positionnement des bateaux et on s’amuse à les mettre sur la carte pour voir leurs progressions.

Au menu ce soir : Filet de porc aux abricots et couscous

Dimanche 20 novembre

16h33              Nous voici arrivés à Tortola, plus précisément à la marina Nanny Cay. Nous avons franchi la ligne d’arrivée à exactement 5h41 et 9 secondes dans un mélange d’exaltation, du sentiment du devoir accompli et de soulagement. Très rapidement je suis allée à la buanderie faire les 9 (!!!) brassées de lavage (une éternité mais ouf c’est fait). Depuis on vit les retrouvailles avec nos collègues navigateurs, on a dégusté la bouteille de champagne pour célébrer et nous sommes allés faire un tour à la piscine. Ce soir il y aura un BBQ pour les participants et c’est demain soir qu’aura lieu l’événement de remise des prix, on a bien hâte de connaître si nous ferons amende honorable. À partir de maintenant nos journées seront divisées entre les tâches d’usage (le bateau a besoin de tout un ménage) et la détente en après-midi.

L'environnement ici est magnifique. La marina est dans une petit baie nichée au creux de montagnes luxuriantes. On entend les coqs et les oiseaux, bref un coin de paradis.

Notre équipier, Ian, repart demain matin et nous garderons le souvenir d’un compagnon de voyage compétent et agréable, et que nous espérons avoir le plaisir de retrouver dans les Îles cet hiver.

Je vais aussi terminer le ménage dans la multitude de photos prises pendant la traversée et publierai l’album d’ici demain.

En conclusion, nous sommes fiers de notre périple et tenons à remercier tous ceux et celles qui nous ont envoyé de bonnes pensées pendant la traversée. Yes we made it!

Marie-Claude et la toujours fidèle complicité de son capitaine, André.

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